Sages
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Les conditions sont multiples, les conditions sont changeantes et à chaque instant, notre degré de vision des choses comme elle doivent être, la réalité des choses telles qu’elles sont, n’est pas complète. Et c’est tout le problème. Son discours, son enseignement vise à nous rendre pleinement responsables en ayant une connaissance complète de la réalité ou une connaissance fondamentale de la réalité. Alors que toutes nos actions aujourd’hui d’Êtres ordinaires, ça dépend du degré de pratique et d’avancement sur la voie que vous avez, mais disons pour quelqu’un qui est sur la base du point de départ, on part du principe que cette personne est totalement aveuglée, totalement dans la non-vision des choses.

Et donc, une certaine manière, cette personne ne peut pas répondre de ces actes, parce qu’elle n’a pas une réelle conscience de la dimension personnelle qu’il peut y avoir dans son action. Donc, c’est la responsabilité Karmique, dans le sens où c’est, son Moi illusoire qui fonctionne, mais pour le Bouddha justement, le Moi, ça n’est qu’une illusion.

Donc, on ne peut pas lui imputer réellement les activités négatives qu’il a accomplies. Je vous donne deux exemples. On dit souvent, c’est une forme que j’ai entendue auprès des enseignants tibétains, mais je pense qu’un theravadin va dire la même chose, lorsque quelqu’un en colère vous frappe, vous n’accusez pas le bâton de vous frapper, vous accusez la personne en colère. Mais si vous êtes un disciple conscient du Bouddha, vous n’allez pas accuser l’homme qui est pris par la colère, parce qu’il n’est pas libre de ce qu’il fait. C’est la colère qui agit, c’est la colère qui conditionne son action. Et donc, d’une certaine manière, il n’est pas responsable. C’est sa colère qui est responsable. C’est la colère qui le prend. D’ailleurs l’expression en français, on est pris par la colère, le montre.

Et c’était l’exemple que je vous donnais, il y a déjà de cela un certain temps, avec Angulimala, le tueur en série, que le Bouddha accueille, sans tenir compte de tous les actes qu’il a commis auparavant, parce que pour lui, ça n’est pas la personne qu’il a en face de lui qui a agi, qui s’appelle Ahimsa, le non-violent, de son nom de baptême, c’est le personnage qu’il est devenu dans l’aveuglement, et qu’on appelle Angulimala. Mais cet Angulimala, ça n’est pas la véritable personne. La véritable personne, c’est Ahimsa, l’innocent, le non-violent. Donc, il n’est pas tenu responsable par le Bouddha des 999 meurtres qui l’a commis.

Vous voyez qu’on est dans un domaine de jugements, si je puis dire, qui est totalement différent de celui qu’on trouve en occident. Donc, on reconnaît le conditionnement comme quelque chose qui va limiter la capacité du choix. En fait, plus on agit selon notre volonté, plus on agit selon notre Moi, moins on est libre. Parce que cette volonté, elle va restreindre notre vision des choses, elle va déformer la vision qu’on a, la connaissance que l’on a d’une situation, et donc on ne pourra pas agir correctement en adéquation avec situation, parce que l’idée que l’on se fait de soi, finalement, nous met des œillères et nous empêche d’avoir la liberté de choix.

Donc, la seule personne qui soit réellement libre, c’est la personne qui est libérée, et la personne qui est libérée, c’est celle qui ne veut plus rien, parce qu’elle n’exprime aucun désir. C’est elle qui a mis fin à tout désir, qui est réellement libre. Et la liberté pour le bouddhisme, ce n’est pas faire ce que je veux, ce n’est pas faire ce que le Moi veut, c’est faire ce qui répond à la situation de la façon la plus adéquate possible. Et je ne peux obtenir cette connaissance réelle de la situation des circonstances de tous les tenants et les aboutissants, que si je ne suis pas restreint dans ma vision des choses, par la vision du Moi.

Donc, la seule personne qui soit libre, c’est un Bouddha. Aucune personne qui n’a pas encore atteint la libération n’est libre. Elle est conditionnée par le Moi, par le Karma, dans la mesure où elle se laisse conduire par ses tendances qui se répètent indéfiniment. Donc, c’est ça le problème finalement, c’est que notre capacité de choix, contrairement à ce qu’on croit, est extrêmement étroite quand on est soumis au Moi. Ce que le disent de très nombreux textes bouddhiques, quand on est soumis à la loi du Moi, on choisit toujours quelque chose par opposition à quelque chose. On restreint notre choix à une chose en oubliant toutes les autres possibilités.

C’est la différence entre Michaditthi, la vision erronée et sammaditthi. Micha choisit une possibilité en excluant toutes les autres. C’est un exclusivisme exclure. Alors que Sammaditthi, Samma ça veut dire qu’on concilie, au contraire, qu’on réunit et donc on a une vision des choses qui est beaucoup plus large et on voit qu’il y a de très nombreux possibles. Et finalement, on ne choisit pas dans les possibles, on fait ce qu’il convient de faire conformément à cette multiplicité des choix. C’est-à-dire qu’on ne se met pas soi-même, comme juge, on ne se met soi-même comme celui qui décide, mais on laisse les conditions agir.

Donc finalement, l’Être le plus libre, c’est celui qui exprime le moins possible de volonté. Donc il n’y a pas de liberté de volonté dans le bouddhisme. Au contraire, la volonté est ce qui nous emprisonne. Plus on veut, plus on souhaite, plus on désire, parce que finalement Cetana ou Chanda, qui est un autre mot qu’on pourrait traduire par volonté, c’est le désir. Et c’est donc le problème.

Alors, du coup, on peut revenir à ce que je disais il y a quelques semaines, peut-on dans ce cas-là désirer la fin du désir, comme on fait trop. Et là, quel choix, a-t-on ? Le choix, en fait, il se pose de façon relativement simple par rapport à ce que je viens de dire. Nous avons le choix de voir les choses et de les connaître telles qu’elles sont, pour disposer d’un nombre incalculable de possibilités, où nous avons le choix de refuser de voir les choses, mais de les voir du point de vue de nos habitudes mentales. Donc faire le choix du Kamma ou faire le choix de Panna, la connaissance. Le choix, il n’est pas tellement dans ce que nous allons faire, mais de comment nous allons décider de voir les choses. Est-ce que nous laissons les voir de notre point de vue habituel, le point de vue du Moi, ou est-ce que nous allons le voir du point de vue de la réalité et la connaître telle qu’elle est, sans imposer le point de vue du moi.

Donc, ça n’est pas, en fait, le choix d’une action d’intervention dans la réalité, mais un choix de connaissance ou non de la réalité. Et lorsque vous remettez ça en perspective avec la pratique, ce que le Bouddha vous propose, c’est justement de développer votre capacité de connaissance, en développant la capacité de votre attention, en suspendant votre jugement. Et le jugement, la suspension du jugement, c’est la suspension de cette façon d’imposer mon point de vue, le point de vue du je, sur les choses. Donc, c’est en réduisant la volonté individuelle que l’on acquiert une liberté de choix. Et on effectue le bon choix du point de vue bouddhique quand on choisit de connaître plutôt que d’agir.

L’exemple type que je reprendrai, celui de la colère, vous êtes face à quelqu’un qui vous menace, la première réaction serait une réaction de colère, de défense, d’attaque, en réponse, mais vous choisissez d’examiner la colère qui est en face de vous. De voir que la personne en face de vous qui est en colère, n’est pas maîtresse d’elle-même. Ne peut pas répondre de son acte ,parce que justement elle n’a pas une connaissance de son propre conditionnement par la colère. Et donc, vous choisissez de connaître la colère de l’autre, de connaître votre propre réaction de colère et de ne pas y céder. De ne pas laisser ces tendances se renouveler. Donc, d’une certaine manière, vous n’agissez pas. En tout cas, vous n’agissez pas de façon Karmique. Vous n’agissez pas en fonction des tendances, en fonction des habitudes. Vous acceptez de ne pas laisser un processus se reproduire de lui-même. Le simple fait de vouloir connaître la chose telle qu’elle est, la situation, telle qu’elle est, de la voir dans sa multiplicité de conditionnement, suffit normalement à interrompre le processus samsarique du renouvellement du Moi et de ses réactions.

Donc, la liberté elle est dans la non-volonté et finalement dans le non-choix. Dans le choix d’aucune action, action c’est Karma. Donc, si vous agissez, si vous réagissez, vous réduisez les possibles. Vous vous empêchez d’avoir une liberté de choix.

D Trotignon - Liberté et responsabilité - Vivekarama

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