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Sagesses bouddhistes (2014) - Dominique Trotignon - La coproduction conditionnée (1ere partie) https://youtu.be/69edNWogLBY
Sagesses bouddhistes (2014) - Dominique Trotignon - La coproduction conditionnée (2 ème partie) https://youtu.be/HY1QNbyoGJc?si=2vedqncxl_YXIoLq

Bonjour à tous (...)

Question - Alors pour commencer cette émission est ce que vous pouvez nous expliquer en quoi la coproduction conditionnelle est absolument centrale dans la doctrine du bouddhisme ?

Parce que c'est l'enseignement le plus innovant du bouddha, c'est ce qui va singulariser l'enseignement bouddhique, c'est la particularité du bouddha dans le contexte indien de son époque, mais aussi par rapport à toutes les religions qu'on trouve aujourd'hui dans le monde. c'est un enseignement qui est spécifique au bouddhisme et qui marque vraiment son originalité.

Question - Là ça on peut le voir dès la traduction que l'on en fait en sanskrit, qui est assez révélatrice, comment est-ce qu'on traduit ces termes ?

Par le terme sanskrit est un petit peu compliqué, précisément Pratitya Samutpada, on va commencer par le deuxième terme Samutpada, ça veut dire apparaître, apparition, sam on pourrait le traduire par ensemble ,avec, ou simultanément et pratitya c'est une forme complexe qui veut dire qu'un certain nombre de choses viennent ensemble en fonction les unes des autres, se réunissant fonction les unes des autres. Et donc quand on à l'intégralité du mot, ça veut dire que quelque chose est produit, apparaît, simultanément à un concours de circonstances, à un concours de conditions qui, comment dirais-je, concours au sens de venir ensemble, c'est un peu l'idée générale du terme, donc du point de vue savant, on traduit parcours production conditionnée ou conditionnelle.

Question - Et donc ce qui veut dire que toutes les conditions nécessaires ?

Voilà c'est ça l'idée principale du bouddha en fait c'est de dire, qu’il n’y a pas une cause qui produit un effet, il y à un ensemble de conditions qui produisent de multiples effets, et donc à chaque fois qu'on considère un phénomène en particulier, il n'a pas une seule cause comme on l'envisage le plus souvent, mais tout un ensemble de conditions qui concourent à l'apparition de ce phénomène-là. Ca veut dire aussi que tout ce que nous appréhendons en tant que phénomène, ce qu'on appelle un phénomène en fait, c'est ce que l'on peut appréhender par les sens, les sens physiques, mais aussi le sens mental, une idée par exemple est, un concep, c'est aussi un phénomène pour le bouddhisme, eh bien tous ces phénomènes-là n'existent pas en eux-mêmes, ils n'existent pas de toute éternité, ils sont des productions et les productions d’un ensemble de conditions.

Question - Pourquoi est ce que ce terme est finalement assez trompeur notamment dans notre vision occidentale est certaine confusion qui règne ?

Le problème c'est bien souvent quand on a la place de ce terme un peu trop savant de coproduction conditionné, on utilise l'expression de interdépendance. Le problème de l'interdépendance, c'est qu'on imagine une dépendance mutuelle des choses c'est à dire que à un élément A a une influence sur l'élément B et réciproquement l'élément B a une influence sur l'élément A. C’est ça l'idée d'interaction ou d'interdépendance. C'est pas à l'origine ce que veut dire expression de coproduction conditionnée. Coproduction conditionnée ça veut dire qu’il y a un ensemble de phénomènes qui se réunissent qui provoquent l'apparition d'un autre phénomène, mais ce phénomène-là n'agit pas sur les phénomènes qui l'ont conditionné, y a pas de réciprocité, c'est l'idée vraiment de base de l'enseignement bouddhiste vraiment très original, l'enseignement des conditions qui provoquent l'apparition d'un phénomène.

Question - Je crois que vous avez un exemple très parlant qu'il s'agit du pommier notamment.

Oui j'utilise souvent pour essayer de faire comprendre aux occidentaux pour essayer de leur montrer que la loi de coproduction conditionné, ce n'est pas la loi de cause à effet.  là aussi on emploie parfois cette expression-là par simplification et c'est un petit peu dommage l'idée si vous voulez c'est quand on voit un pommier, on se dit voilà c'est le résultat d'un processus et ce processus il a comme point d'origine la graine, le pépin de pomme. Donc le pépin serait la cause et le pommier serait l'effet. Et on a l'idée d'une évolution linéaire d'une cause qui produit ensuite un effet. Et si on voit les choses à la lumière de l'enseignement bouddhique et donc on peut se rendre compte qu'en fait, que ce pommier-là ne peut pas s'expliquer par la seule graine, par le seul pépin de pomme, parce que ce pépin de pomme, il a besoin de la terre pour pouvoir germer,il a besoin de la pluie, il a besoin de la lumière du soleil, il a besoin de la chaleur une certaine température, il a besoin même pour pouvoir être fécondée devenir un pommier fructifié, il a besoin des abeilles, qui vont aller de fleur en fleur et c'est donc cet ensemble de conditions là qui finalement interviennent pour que nous ayons un pommier aujourd'hui devant nous.

Et la deuxième idée aussi qui est importante dans le bouddhisme, c'est de dire que à chaque instant de ce que nous prenons pour une évolution, en fait les conditions vont changer, il va y avoir des conditions multiples qui à chaque instant vont changer et qu'en fait on n'a pas un phénomène qui évolue, mais on a une succession de phénomènes qui se suivent les uns aux autres chronologiquement. Donc c'est pas une graine qui devient un pommier mais c'est une graine qui soumise à des conditions, devient ce que nous appellerons un germe, qui devient ce que nous appelons à une pousse, qui devient un arbrisseau, qui devient un arbre qui devient un arbre fructifiant, qui devient un pommier avec des pommes etc.

Et à chaque fois en fait on a autant de phénomènes qu'on a d'instants et les conditions à chaque fois sont différentes. Pour reprendre l'exemple de mon abeille, l'abeille est une condition nécessaire mais pas suffisante, mais à un seul moment de cette progression-là, c'est pas dès le début, ce n’est pas juste à la fin c'est juste au moment où les fleurs doivent être fructifiées.

Question - Mais Alors est qu'on prête à prendre un autre exemple, je sais pas, qui pourrait être aux états d'âme ?

Il y a la loi générale de coproduction conditionné qui concerne tous les phénomènes et parmi tous ces phénomènes, il y a ce phénomène bien particulier qu'on appelle moi.  moi je. Donc pour le bouddha et pour le bouddhisme depuis heureusement, ce moi n'est pas existant en soi, c'est pas quelque chose qui est donné de toute éternité. En fait c'est une idée qu'on se fait de soi-même et cette idée qu'on se fait de soi-même, elle dépend elle aussi, de conditions. La preuve, elle est assez facile à considérer, c'est que tout au long de notre vie, nous nous considérons différemment, donc nous avons une idée de nous-mêmes qui est différente, entre le petit bébé qui n'a pas encore de concepts, l'enfant, l'adolescent, l'adulte, le vieillard bien évidemment que l'idée que nous avons nous-mêmes est très différente d'un instant à l'autre, et à chaque fois, donc si on replace cette idée de coproduction conditionnée dans l'enseignement sur le moi du bouddhisme, on dira qu'il y a cinq éléments principaux sur lesquels on se fonde pour construire cette idée de moi.

Donc ces cinq éléments sont les conditions minimum de construction du moi. Donc il y à l'aspect physique, la façon dont nous nous reconnaissons dans un corps et là aussi notre vision de nous-mêmes peut changer de façon extrêmement dépendante des circonstances, il suffit de penser quand on se regarde dans la glace, on voit un bouton et bien ça a beau être sa propre peau, qu'a l'instant d'avant on considérait comme soi-même, du fait que ça je prenne la forme d'un bouton on considère que c'est plus soi. Voilà !

Et puis il y a toutes nos émotions, toutes nos opinions, tous nos sentiments etc qui participent aussi de cette construction, donc qui est conditionné par tous ces éléments-là, qui changent de façon extrêmement rapide à tout instant.

Question - Et est-ce que le Bouddha s'est exprimé sur ce sujet de la coproduction conditionnée ?

Alors c’est l'enseignement central du bouddha donc dès les textes les plus anciens, on retrouve cet enseignement, alors il a connu une évolution au fil des siècles, il ya les textes les plus anciens où on parle donc de cette condition, le bouddha s'opposant en fait à ses contemporains qui enseigne la cause unique et la cause passée. Donc pour reprendre que ce que je disais juste avant, la cause unique ce serait cette idée que le pommier et du juste aux pépins de pomme et qu'on oublie toutes les autres conditions, donc ça c'est la première chose. Et puis la cause passée, c'est de dire voilà encore le pépin est l'origine du pommier qui apparaîtra 15 ans ultérieurement, donc on pose comme condition d'apparition de ce pommier, une cause qui aurait 15 ans d'âge. Or  pour le bouddha non ! la cause de ce pommier actuel, c'est les conditions qui sont juste avant c'est cette idée qui est rendue par le Sam, dans Pratitya Samutpada comme j'ai dit tout à l'heure, on peut interpréter comme simultanée.

En fait voilà à chaque instant, les conditions sont juste présentes et c'est celles-ci qui influent l'événement qui va se produire. Donc on a un phénomène différent à chaque fois, on n'a pas un phénomène qui évolue, on a des phénomènes qui sont totalement différents les uns des autres, mais le phénomène actuel n'aurait pas pu se produire sans le phénomène précédent, lui-même n'aurait pas pu se produire sans le phénomène précédent, donc on peut remonter jusqu'au pépin de pomme, mais le pépin de pomme, c'est pour ca qu'on dit qu'il conditionne le pommier, il est pas la cause, il est juste une des conditions.

Question - mais en vous écoutant on pense forcément à cette notion de karma, quel est le lien concrètement ?

Alors là effectivement, il va y avoir des différences dans les écoles bouddhiques, si on se réfère aux textes anciens, le karma est soumis à la loi de coproduction conditionné, comme tous les autres phénomènes. Donc un karma est une condition d'apparition de ce qu'on appelle le fruit, mais ce n'en est qu'une parmi d'autres. Si je prends l'exemple d'un sentiment désagréable que je vais comprendre comme résultat d'un karma antérieur, eh bien ce karma antérieur, c'est un état d'esprit négatif que j'ai cultivé pendant toute une série d'événements successifs, qui m'ont donné l'habitude de ressentir les choses de façon négative.

Question - C'est un phénomène répétitif ?

C’est un phénomène répétitif en fait, c'est ça qui va être important pour le bouddha, parce que si l'on est dans cette idée que la condition est une cause immédiate, on peut pas accuser une pensée qui vient d'une vie antérieure, ou même de mon enfance par rapport à maintenant. En fait si j'ai cet état d'esprit négatif qui apparaît, bon c'est parce que je suis en contact avec quelqu'un qui a fait quelque chose de déplaisant, parce que je suis fatigué, parce que j'ai mal mangé, donc ça c'est les conditions extérieures, mais il y a la condition interne, que j'ai pris une attitude mentale, que j'ai une tendance négative, et c'est cette tendance qui par sa répétition un beau jour, va trouver les conditions extérieures favorables, pour donner naissance à ce fruit qui va être désagréable pour moi. Et c'est valable aussi dans l'autre sens pour les choses positives, quand les conditions favorables sont réunies, si j'ai cultivé un état d'esprit positif, alors cet état d'esprit positif va rencontrer les conditions extérieures qui permettent de créer une situation mentale agréable.

Donc on verra plus en détail la semaine prochaine comment effectivement le fait de comprendre cette coproduction conditionnée peut influer sur notre pratique et pour conclure est-ce qu'on peut pas dire aussi finalement on vit dans une réalité un peu conventionnelle, vous parliez tout à l'heure du statut du bébé, de l'enfant, du vieillard, ce ne sont que des étiquettes finalement non ?

Parce que c'est ça aussi que met en cause le Bouddha, c'est qu'à chaque fois que nous faisons une idée de moi ou une idée des phénomènes, parce que c'est le même principe, on donne une étiquette qui donne l'idée d'une d'une permanence des choses, et donc en fait, quand on appelle une table une table, on voit pas que d'instant en instant, ou de moments au moment, elle peut être différente. Quand on donne un nom à une personne, c'est pareil, on ne voit pas ce qui peut la différencier d'instant en instant en fonction des conditions, on se fixe sur l'idée qu'on se fait d'elle, à travers cette étiquette-là, et l'exemple des différents noms qu'on se donne à soi-même au fur et a mesure de l'âge est très symptomatique de ce point de vue là, parce que, a quel moment finalement, le bébé devient un enfant ? à quel moment l'enfant devient adolescent ? C’est purement conventionnel ! Or là on a bien des phénomènes successifs et à un moment, par convention on a décidé que quand un certain nombre de conditions sont réunies, on parle plus d'un enfant, on parle d'un adolescent, on parle plus d'un adolescent, on parle d'un adulte et la question peut se poser ultimement, on parle d'un être vivant, on parle d'un être mort.
Donc c'est toute la question de, quand est-ce qu'on est mort ? la science nous donne une réponse, le bouddhisme en donne une autre, parce que conventionnellement il s'appuie pas sur les mêmes conditions d'attribution de ce nom.

Question - Merci beaucoup

Sagesses bouddhistes (2014) - Dominique Trotignon - La coproduction conditionnée (2 ème partie)
https://youtu.be/HY1QNbyoGJc?si=2vedqncxl_YXIoLq

Bonjour (...)

Question - alors, pouvez-vous tout d'abord dans un premier temps nous rappeler ce qu'est la coproduction conditionnée ?

Alors quelque chose de très simple, de beaucoup plus simple que ce que le terme un peu compliqué laisserait a penser. Cela veut simplement dire que les phénomènes apparaissent en fonction d'un certain nombre de conditions ou de conditions multiples, c'est aussi simple que ça. Les choses ne se produisent pas d'elle-mêmes, elles ne se produisent que si un ensemble de conditions sont réunies qui vont provoquer leur apparition.

Question - Alors lorsque l'on parle de phénomène, on parle notamment de ce que l'on appelle le moi, alors tout d'abord est ce que vous pouvez tenter de définir un petit peu de quoi il s'agit ?

Effectivement, la coproduction concerne tous les phénomènes et pour le bouddhisme le moi n'existe pas comme une entité éternelle, il s'agit lui aussi d'un phénomène qui apparaît en fonction d'un certain nombre de conditions. Alors quand on parle de moi, il faut plutôt comprendre l'image qu'on a de soi, l'image que j'ai de moi.

Lorsque je dis moi, Je, j'essaye de projeter dans mon discours, ce que je crois être moi. C'est pas forcément mon moi réel, mais c'est l'image que j'ai de moi et cette image, d'après le bouddha, se construit à chaque instant à partir de l'identification à son corps, a ses idées, à ses opinions, à ses sentiments, et comme tous ces phénomènes-là sont impermanents, mouvants, changent à chaque instant, eh bien finalement l'idée que je me fais de moi et l'idée que je vais essayer de renvoyer aux autres, elle aussi va changer à chaque instant.

Question - Mais donc ce sont des fabrications mentales, c'est ça ?

C’est exactement ça. On appelle ça effectivement une construction ou une fabrication mentale, c'est à dire que l'idée quand on me dit dans le bouddhisme le soi n'existe pas où le moi n'existe pas, en fait pour dire les choses plus précisément, il faudrait dire, il existe mais à chaque instant, et à chaque instant il est différent. On pourrait prendre un exemple, d'instant en instant est un instant, je me considère comme quelqu'un de foncièrement heureux et puis se produit un événement je vais me considérer comme foncièrement malheureux, où j'étais amoureux d'une personne et puis il suffit que quelque chose change et je la déteste et tout cela participe en fait à l'idée que je me fais de moi, et cette image est construite à chaque instant.

Question - Mais alors on peut se demander si finalement il n'y a pas un décalage entre le moi essentiel quelque part et cette image qui pourrait peut-être générer aussi une forme de souffrance ou de mal être ?

C’est exactement le discours du bouddha en fait. La cause principale de la souffrance c'est ce décalage entre la réalité du moi et le souhait que j'ai que ce moi existe de façon indépendante des circonstances. donc on est sans arrêt en porte-à-faux finalement, entre cette réalité qui change à chaque instant et l'espoir, le désir que j'ai que ce moi soit toujours équivalent. Encore une fois si je reprends l'exemple de la personne amoureuse, on a défini l'image de soi comme j'aime quelqu'un, on a défini la personne de l'autre en disant, elle est amoureuse où il est amoureux de moi et on voudrait que ça soit permanent et on n'accepte pas le changement, on refuse que les choses puissent changer et que ce soit de mon côté, que ce soit de son côté, que ce soit du côté des circonstances.

Et c'est toujours ce décalage en permanence entre la réalité, telle qu'elle est et les idées que je me fais de cette réalité, les idées que je, la réalité telle que je voudrais qu'elle soit qui provoque l'insatisfaction, ce qu'on appelle Dukkha dans le bouddhisme traduit généralement par souffrance.

Question - Et est-ce qu'elle n'est pas dû aussi à un excès d'attachement peut-être, de saisie à ce moi où cette image de moi ?

Alors il y a les deux aspects, il y a l’attachement au passé et le désir pour le futur. En fait on est toujours dans la situation présente et soit on se tourne vers le passé en disant, je voudrais être toujours le même, ce que j'ai été auparavant, donc je refuse de changer, ou alors je veux demeurer comme je suis dans l'avenir et là aussi, je refuse de changer. Donc que ce soit l'attachement au passé où la projection dans le futur, on est toujours là dans un refus finalement de la réalité qui elle est soumise à l'impermanence et aux changements continuels.

Question - Mais du coup, comme on est toujours en train de se construire, de construire ce moi, notre part de responsabilité semble évidente. Est-ce que c'est pas aussi un des aspects essentiel ?

Et cette part de responsabilité, c'est ce qu'on appelle le karma, puisque le terme de karma en fait, on pourrait le traduire par acte de création, acte de construction. Quand on parle de construction mentale, c'est au karma qu'on fait allusion, c'est vraiment la racine du mot et c'est la même idée que création en français. et en fait ce que dit le bouddhisme à travers cette notion de karma, c'est que nous construisons le moi à chaque instant.

Mais les conditions de ces constructions changent à chaque instant aussi, donc dès qu'on a construit le moi on voudrait qu'il perdure, mais le problème, c'est que la réalité va changer elle, donc nous serons en porte-à-faux. Donc nous sommes obligés de réadapter notre idée aux nouvelles circonstances, donc nous construisons un nouveau moi et puis à nouveau les conditions vont changer, donc on va sentir en porte-à-faux, donc on va reconstruire et c'est ce processus de reconstruction qu'on appelle le processus de renaissance.

En fait on donne naissance à chaque instant à un moi, qu'on voudrait permanent, mais on est obligé même inconsciemment de le reconstruire et ce moi qu'on voudrait permanent se retrouve l'instant d'après en porte-à-faux avec la réalité. En fait si on voulait être en accord avec son moi, il faudrait accepter de le construire à chaque instant, dès que le moi précédent a disparu et que le suivant sera différent de ce qu'il a été auparavant. En fait il faut accepter ce changement et un moi, ça n'existe pas, on a un moi par instant en fait.

Et il y a une expression dans l'enseignement bouddhique, notamment dans l'enseignement qu'on transmet en chine, où le bouddha interroge des moines en leur disant, combien de temps vit-on ? le premier moine répond : on vit entre la naissance et la mort. Non t'as rien compris ! le deuxième dit, on vit le temps d'un repas, le temps qu'on s'alimente, qu'on permette de perdurer. Alors le bouddha dit : c'est déjà un petit peu mieux, mais c'est pas tout à fait juste. Puis le troisième moine interrogé dit : non, on vit à chaque inspir, à chaque expir et le Bouddha lui dit c'est bon, tu as compris.
En fait voilà c'est ça, notre moi ne dure pas plus longtemps qu'un inspir et un expir.

Question - Mais finalement est-ce que le problème, ce n'est pas un manque de flexibilité ou de fluidité en vous écoutant c’est un peu ce qu’on ressent.

On peut voir ça effectivement comme un manque de flexibilité, c'est un manque d'acceptation du changement, c'est le décalage encore une fois, entre ce que l'on voudrait que les choses soient, et ce qu’elles sont en réalité.

Question - Et alors en quoi le fait d'appréhender cette coproduction conditionnée, de la comprendre peut influer sur notre pratique du bouddhisme ? est ce que ça peut pas nous aider justement ?

Je dirais même que l'essentiel de la pratique bouddhique, c'est d'appliquer à notre façon de voir le monde et de nous voir nous-mêmes, ce principe de coproduction conditionnée. C’est-à-dire dans notre relation à nous-mêmes, dans la relation qu'on a aux autres, dans la relation qu'on a au monde, accepter qu'à chaque instant, ce monde change parce que justement, tous ces phénomènes qui font le monde, qui font les autres ou qui me font moi-même sont conditionnés à chaque instant, de façon différente.

Alors pour reprendre l'exemple de la personne amoureuse, d'une fois, d'une rencontre à l'autre, admettre qu’on ne va pas connaître le même sentiment que la fois précédente. la personne qui va se retrouver en face de nous à changer, nous-mêmes on a changé, donc l'amour qui peut s'exprimer ne s'exprimera pas de la même façon. peut-être qu'il n'y aura pas les conditions pour qu'il s'exprime, mais ça veut pas dire que la fois suivante, il s'exprimera pas, mais il sera d'une autre manière. Donc c'est cette aptitude en fait, à être toujours dans une certaine innocence vis-à-vis de ce qui va se produire, en se disant, tout ce que je pense des choses ne rendent pas compte de ce qu'elles sont en réalité.

Question - Et en quoi la pratique de la méditation par exemple peut nous aider ?

La pratique de la méditation nous permet en fait de prendre conscience de ce processus de crispation. On voit dans la méditation, si on observe correctement ce qui se produit dans l'esprit, comment un phénomène justement se produit en fonction des conditions et comment l'esprit d'un seul coup se met à bavarder sur lui, à créer justement une image et puis c est à partir de cette image-là qui va réagir, en disant ah bah j'aime bien, je voudrais que ça continue, c'est ce qu'on appelle la saisie, c'est ce qu'on appelle la construction mentale aussi, ou de façon plus générale, le bavardage mental. C'est tout ce qu'on va rajouter sur la réalité. Et la méditation, le fait de se focaliser sur l'esprit et de calmer l'esprit, permet de voir ce processus à l'oeuvre et donc à partir du moment où on le voit on en est moins la dupe ...

Question - D Trotignon est ce que l'un des problèmes, ce n'est pas aussi finalement qu'on a dû mal, qu'on éprouve des difficultés à voir l'ensemble de toutes ces conditions ?

Alors effectivement un des points sur lequel le bouddha insiste et tels que c'est rapporté dans les textes les plus anciens, c'est sur cette idée de conditions multiples qu'on est incapable de voir dans leur multiplicité, mais au moins de savoir qu'elles sont multiples, pour ne pas rester focalisé sur l'idée de loi de cause à effet, une cause un effet. Non nonn il y a toujours des conditions et parmi ces conditions multiples, celle qui est très importante, c'est celles qui dépendent de nous.

Question - Alors précisons effectivement que cela est vraiment propre au bouddhisme Theravada et que ce n'est pas la même chose que l'on retrouve dans le bouddhisme tibétain ou dans d'autres traditions du bouddhisme.

Alors effectivement il y a un accent particulier dans les textes anciens qui sont ceux à l'école Theravada pour cette présentation de conditions multiples ou de conditions immédiates.

Question - Alors pour conclure, j'aimerais juste que l'on vienne un instant sur ce terme de coproduction conditionnée, parce qu'on parle aussi de conditionnement, mais aussi de coproduction conditionnelle je crois, est ce qu’une différence fondamentale entre ces trois termes ?

Alors il n'y a pas une grosse différence, on va insister sur un point du terme original, si vous voulez. Coproduction conditionnée ou conditionnelle, le conditionnelle montre que les conditions ne sont pas toujours réunies et qu'elles-mêmes sont conditionnées. C'est ça qui est le plus important. Quand on emploie coproduction conditionnée, on a l'impression que c'est la production qui est conditionnée. Quand on dit conditionnelle, c'est non seulement la production, mais la réunion des conditions qui elle-même est conditionnée. Donc on rajoute une couche de d'interprétation et en fait, c'est vraiment ça sur lequel le bouddha Insiste le plus, c'est de dire que tout est absolument conditionné, dont il n’y a rien de stable.

Question - Il nous met en garde ?

Il nous met en garde bien évidemment, parce que notre réflexe le plus courant, c'est de penser que les choses ont une certaine permanence et qu’il y a une certaine stabilité sur laquelle on puisse s'appuyer. Or pour le bouddha, il sape tout point d'appui en fait, il nous incite, il nous oblige une certaine manière, si on met réellement son enseignement pratique, il nous oblige à être à neuf à chaque événement qui se produit, à chaque instant, que ce soit dans notre façon de nous considérer nous-mêmes, ou de considérer tout ce qui nous entoure, les êtres comme les choses.

Question - Ce qui est tout à fait révolutionnaire à la fois pour l'époque et encore aujourd'hui

Ça reste le message unique du bouddhisme par rapport à toutes les autres religions effectivement, puisque généralement les religions proposent au contraire quelque chose de stable, une explication comme une éternité, qui posent une éternité, qui pose quelque chose sur lequel on puisse s'appuyer. il y a une philosophe française qui étudiait le bouddhisme, Liliane Silburn, disait que justement la particularité du bouddhisme, ce n'était pas de trouver une solution à la mort, mais de dire vous mourez à chaque instant et tant que vous ne l'aurez pas accepté, que vous ne l'aurez pas vécu, tant que vous chercherez une solution, vous serez toujours dans la souffrance. Donc on n'est pas dans une résolution du problème, on est dans la confrontation aux problèmes même, parce que c'est ce refus du problème qui fait que nous souffrons.

Question - je vous remercie  

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